presse

L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer
de Copi

Mise en scène de Philippe Adrien

Revue de Presse


Scandaleusement classique

Copi agite son théâtre devant nos yeux comme un rideau aux couleurs démentes. Tout y semble factice, outré, démesurément dérisoire. Et cependant, réglée comme une boite à musique, sa fantaisie opère peu à peu ce miracle si difficile à accepter pour une âme française : on rit, et en même temps, on descend au tréfonds de la tragédie. C’est parce que, par delà l’absurde, le théâtre de Copi a scandaleusement la perfection classique du Nô, du théâtre élisabéthain, ou des chorégies antiques : acteurs travestis, lourdement maquillés, que les chaussures à talons soulèvent sur les cothurnes du pathétique ; des histoires du cul et de pouvoir mêlées à des histoires de famille, sur un mode fragmentaire, pour laisser un vaste champ à la douleur pure. Le tout à la vitesse « boulevard ». Dans l’Homosexuel, le faux est vrai à faire mal : collages hybrides de sexes, de bouts d’origines, d’éclats de fiction, au fil d’un savant badinage de travelos. Mais attention : les protagonistes sont ici, au sens strict, des acteurs incarnés. Une incarnation travaillée sur le billard, par l’opération du Saint-Scalpel. Les transsexuels sont des acteurs qui, ma foi, vont jusqu’au bout. Copi les boucle au goulag dans la scène circulaire de leur histrionisme. Il pioche le nom de certains personnages dans ce théâtre inverti dans le résevoir des citations : Garbo, Pouchkine, Feydeau…
Cela vaudra bien tout le cinéma du monde, le romantisme, et, pourquoi pas, la comédie de mœurs. Mais la difficulté de s’exprimer, quand tout à déjà été dit, va virer à la farce tragique. Et le théâtre, tourné, lui, en bourrique, retrouve le sens de cet inouï qui faisait tant frémir nos ancêtres lorsqu’ils se rendaient au jeu des acteurs.

Jean-Daniel Mangnin


Froid jamais

Copi n’est plus. Tous l’aimaient. Ce n’est pas de chagrin qu’il s’agit. Et pourquoi dire quelque chose quand c’est le silence qui vous prend ? La dame reste assise, a droite, et c’est fini les visites.
Il n’y avait pas un être plus rare.
C’est fou comme des fois les mots manquent, en français. Qualité, noblesse, distinction, pureté. Aucun ne va. Ne va pas du tout, et cependant, Copi, est dans ces eaux-là. Simplicité, délicatesse, fraîcheur, prévenance, c’est lui aussi, mais pas du tout les mots. Discrétion. Amitié.
Copi n’est plus : un trou dans le ciel, aujourd’hui gris presque blanc.
Blanc comme l’entre-les-lignes du texte, comme les marges du texte, mais le mot « marginal » est plus impropre encore puisque Copi, sans reprendre son souffle, mettait dans le mille : immigrés, écolos, homos, zizi, herbe, exil, taule, travelos, mouise, chiens, douleur dite morale à se foutre une balle dans le crâne. Savoir-vivre, humeur claire. Les rires qui font respirer. Vraiment personne comme Copi n’a récuré, jusqu’aux coudes, page par page, dessin par dessin, la merde des jours, personne n’est resté plus intact.
Tout nu, sur la scène, maigre comme un clou, peint en vert, sortant en coup de vent du frigo pour plonger dans la cuvette, l’ange gardien est apparu, discret comme pas deux mais en gloire, on en a les yeux éblouis. Et l’année dernière encore, tiré à quatre épingles en complet sombre ajusté, on se tient droit jeune homme, il raconte une histoire de nègres qui font les cent coups dans une vespasienne sur les pentes du Sacré-Cœur, c’est l’ange du Mal. « Lucifer est le souffleur. Il a possession de la brochure », c’est de Claudel, quel téléscopage !
Le dernier souvenir de Copi, c’est l’hiver 86, dans sa chambre. Carrément au-dessous de zéro. En bas, tout les trottoirs sont verglacés, rue des Abesses, rue Lepic. La chambre de Copi n’est pas chauffée, il garde la fenêtre grande ouverte. Sur une chaise de bois, devant une table de bois, il prend une pincée dans une boite en fer, se roule un joint. La maigreur de ses poignets, son visage de silex, ses yeux de feu noir, son sourire. Douceur infinie. Il parle de son père. Voyages avec lui quand il était enfant, transatlantiques, premier temps du Nouvel Obs, Lavelli. Bagarres entre homos dans l’escalier de l’immeuble. Sida. Il range la petite boite en fer dans le tiroir de la table. Un verre de vin. Il n’a pas froid ? Non, le froid il ne connaît pas. Jamais.
Se taire puisqu’il n’est plus. Le vide à gauche sur la page. A droite, assise, la dame. Elle écoute ce vide , les yeux serrés.

Michel Cournot
Le Nouvel Observateur
18-24 décembre 1987


LE MONDE

L’Homosexuel : l’un des pics les plus élevés de l’histoire du théâtre. Lapidaire, glacé, et aveuglant, comme tout rebond de soleil sur la glace. L’un des chefs-d’œuvres absolus de Copi avec Une visite innopportune, la pièce par laquelle, quelques semaines avant sa fin en 1987, il avait mis en scène sa mort à l’hôpital, service des sidéens. L’Homosexuel, pièce écrite seize ans plus tôt, est une prophétie, mais elle est surtout le rayon cosmique qui frappe les survivances de la torture, des martyrs. (…) Mis en scène sans réserve de Philippe Adrien, tout en coups droits, en cruautés prises sur le fait, un théâtre au-delà des limites, inadmissible, mais dont les arrêtes vives sont ponçées par une main experte et « imaginante ». Décor de Gérard Didier, d’une réalité condensée, sincère, un réduit de bois, isba de cauchemar (Copi a situé sa pièce en Sibérie, c’est comme un point piqué à l’aveugle sur la carte). Les acteurs, Margot Abascal (l’enfant), Christophe Raymond et Benoit Strebler (la fausse mère et la fausse enseignante), Dominique Boissel et Jean Daniel Magnin (des officiers pas blanc comme neige), ne font vraiment qu’un seul élan de conscience, qu’un seul mirage explosant-fixe , qu’un seul cri du sang, avec la parole de Copi, avec les coups sourds de son cœur qui avait, pour tant de victimes et de condamnés, tant battu.

Michel Cournot


Copi soit-il

Ecoutez Copi parler théâtre : il affecte de tenir la technique, le calcul des entrées et des sorties de scène, le typage des personnages, la rapidité du dialogue, pour l’essentiel. Et il les réussit parfaitement, mécaniques merveilleuses, précises et efficaces (est-ce pour rien qu’il admire le Boulevard ?).
Mais ce qui souffle dans ses pièces, ce grand ricanement dément qui soulève les acteurs, l’intrigue et communique sa folie au décor lui-même, c’est l’Esprit. Il y a, expliquait Gilles Deleuze, des ironistes et des humoristes. Les ironistes sont froids, méchants, voltairiens. Ils se moquent par misanthropie pour redresser les mœurs. Les humoristes sont anglo-saxons, juifs où argentins. On les dit absurdes, les premiers excluent, les seconds, par le clin d’œil, font participer. Copi est évidemment un humoriste.
L’humour, selon Copi, c’est de l’esprit, mais pas au sens méchant du salonnard, l’esprit comme hasard, et comme faux-pas volontaire. L’esprit, non de l’homme spirituel, mais de la cruauté comique.

Guy Hocquenghem

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